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Archive for mars 2011

Saute mouton

Quand on rend visite aux copines, l’avantage c’est qu’on repart toujours avec plein d’histoires dans son sac. C’est partout pareil : on va de terrier en terrier pour se faire offrir le quatre heure en échange des derniers potins. C’est bien agréable, surtout quand il fait froid. Sauf que moi, je collecte aussi des potins d’il y a très très longtemps.

Il paraît que les potins c’est pas très joli et que c’est vraiment pour les commères. Comme si les marmottes étaient des commères… L’avantage des vieux potins, c’est que plus personne ne se souvient que c’est un potin. C’est devenu une « histoire » ; et les histoires ça a de la noblesse. On peut même faire croire qu’on la garde en mémoire pour en tirer une morale ou montrer ce qu’il faut faire ou pas aux plus jeunes. Cette transformation du potin en histoire, ça porte un nom : ça s’appelle l’hypocrisie. Parce qu’on a beau dire, un potin reste un potin : c’est croustillant même si c’est vieux, et on les raconte juste parce qu’on est des curieuses et des moqueuses. Vous croyez encore que les marmottes ne sifflent que pour prévenir du danger ?

Alors que je prenais le café avec Cochonne, grâce à un jeune étourdi qui avait laissé traîner son thermos trente secondes de trop, j’ai sorti une de mes plus vielles histoires. Histoire hein, pas potin. On regardait le paysage et les premiers bourgeons, et Cochonne me disait que c’était vraiment calme et beau la montagne. C’est banal, mais bon, c’est Cochonne, faut pas trop lui en demander. En même temps, les randonneurs sont pas souvent plus malins. Une fois qu’ils ont dit que c’était beau, calme et silencieux pas comme chez eux, ils plient bagages et s’en vont.

– Ben ma Cochonne, on dirait pas que t’es de la montagne.

– Pourquoi ?

– C’est tout sauf calme la montagne. Il y a plein de bruits et de bagarres. Et si tu crois encore que les bergers sont des gentils poètes ou des princes cachés qui jouent de la flûte, c’est que t’en a pas vus beaucoup.

Et ça date pas d’hier mes amis. Il y a longtemps, plus de 700 ans déjà, aux Recours au dessus d’Agnielles, valait mieux pas se trouver sur leur passage. Il y avait tout plein de marmottes à l’époque qui gambadaient autour des troupeaux de moines. Enfin, je veux dire qu’il y avait des moines, des chartreux, qui gardaient leur troupeau de moutons et de vaches. Sauf que pour une marmotte, tout ce qui peut être dépouillé est un troupeau, à la différence qu’on est trop flemmardes pour élever des moines. D’ailleurs, il n’y a pas trop de marmottes autour des moines d’habitude ; ça fait pas de bons troupeaux les moines, parce qu’ils sont pas du genre à partager leurs oublies. Mais c’est toujours bien d’avoir des moutons dans les parages pour aménager le terrier : quelques touffes et vous avez votre lit douillet pour l’hiver.

En tout cas, les copines ancêtres étaient tranquillement en train de filer un mouton isolé pour lui ronger la laine sur le dos, quand un groupe de bergers a débarqué en hurlant. Parce que les marmottes n’étaient pas les seuls à convoiter le troupeau des moines ; les gens d’Agnielles étaient presque tous venus pour prendre leur part du gâteau. Et vu comment ils étaient énervés, ils devaient avoir beaucoup de lits à préparer pour l’hiver.

D’ordinaire, les marmottes sifflent pour avertir ; mais quand vous faites une opération commando sur un mouton, c’est pas pour vous faire repérer bêtement au premier berger assoiffé de sang qui passe. Les copines ont fait profil bas, et les moines ont donc été d’autant plus surpris, que les bergers étaient armés de pierres et de bâtons. Leur chef, Jean André (c’est un peu tarte comme nom), leur a juste dit de s’en aller (un peu moins poliment en vrai) et qu’ils repartaient avec leur dû.

Ah ah! C’était sans compter l’esprit de sacrifice du chartreux. Parce que le moine ça a l’air aimable et inoffensif, mais si on touche à ses brebis, il devient méchant. Alors ses moutons et ses vaches, pensez s’ils ont sorti les griffes les chartreux ! Bataille rangée dans la montagne, des blessés et du sang de moine partout ; le petit jeune de la bande, un moinillon excité qu’on appelait Guiraud, a même pris une pierre en pleine tête.

Les gens d’Agnielles ont gagné – évidemment avec des pierres c’est tricher – et ont emporté des agneaux et des moutons. Il y en avait un, peut-être l’idiot du terrier, qu’était tellement excité avec son bâton, qu’il s’est mis à taper sur les moutons au lieu des moines. Bilan : quelques morts et des estropiés. Ses copains ont fini par le calmer à coups de tarton. D’autres, plus malins, en ont profité pour faire les poches d’un moine à terre et lui piquer sa robe devant les femmes du groupe. Et puis ils sont repartis en rigolant.

Et les marmottes dans tout ça ? Ben, ce coup-ci, elles se sont bien fait avoir. Parce qu’en fait de moutons, il ne restait plus que des vaches. Et franchement, j’irais pas taquiner une vache pour lui piquer ses poils. C’est pas agréable comme poil, et la vache c’est comme le chartreux, c’est dangereux quand ça s’excite.

La morale de cette histoire – et oui, si vous avez bien suivi il faut une morale, sinon c’est un potin – c’est que… euh… faut pas donner de bâtons aux idiots.

Le 10 juin 1301, les hommes et femmes du village d’Agnielles débarquent aux Recours pour molester les moines de la chartreuse de Durbon, excités en sous-main par le seigneur de Montmaur, Raynaud de Montauban. Armés de pierres et de bâtons, ils blessent plusieurs moines et bergers de la chartreuse, tuent quelques brebis, et repartent avec d’autres. L’affaire finira devant le bailli de Sisteron pour être jugée, mais elle n’est qu’un épisode de la très très longue querelle (multi-séculaire) qui oppose les chartreux et les villages autour à propos des droits de pacage dans la montagne.

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Aaah, les fleurs de printemps, on ne s’en lasse pas (enfin moi en tous cas… Chers lecteurs, dites-moi si vous voulez que je passe à autre chose). Lors de ma dernière ballade en forêt, c’était un festival de petites fleurs violettes : j’ai revu des crocus bigarrés, croisé des violettes très parfumées et tout plein d’hépatiques nobles. Non non, il ne s’agit pas d’une maladie rare, mais d’une jolie fleur violette, assez commune en montagne, qui apparaît au début du printemps. On en croise dès le mois de mars dans les sous-bois.

Au bout d’une tige poilue d’une dizaine de centimètres, les fleurs violettes, blanches ou bleues s’ouvrent. Les pétales sont assez charnus, ronds, et le cœur ressemble à un petit oursin jaune et blanc. Fécondées, les fleurs donnent des petites graines qui sont transportées par les fourmis et stockées dans leur placard à provision. Elles participent ainsi à la dissémination de l’espèce, braves fourmis.

Les feuilles sont épaisses et persistantes : quand les fleurs s’ouvrent au printemps, elles accompagnent les feuilles de l’année précédentes, qui ont traversé l’hiver. Elles sont d’un joli vert grenouille sur le dessus, et lie-de-vin sur la face intérieure. C’est leur forme particulière, à trois lobes, qui a donné son nom à la plante : Hepatica vient du grec hêpar, le foie, et fait référence aux lobes de celui-ci. On a longtemps cru que, puisque ses feuilles ressemblaient à un foie, l’hépatique noble soignait les maladies du foie (c’est d’une logique imparable), pourtant l’hépatique est toxique !

Et puisque je fais ma maline depuis tout à l’heure (en parlant grec et tout), figurez-vous qu’il existe des feuilles trilobées chez les hépatiques, mais aussi des fenêtres trilobées dans certaines grandes forêts de pierre. Les humains font aussi des fenêtres en forme de fleurs, qu’ils appellent rosaces. Je ne sais pas si c’est parce qu’ils ne voient pas la nature au quotidien, et se consolent en mettant de fausses plantes partout, ou alors qu’ils trouvent ces feuilles et fleurs si jolies qu’ils les immortalisent en pierre….

Hépatique noble – Hepatica nobilis – Famille des Renonculacées

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Comme l’hiver n’est pas trop rigoureux cette année, je me suis installée dans un petit coin tranquille pour profiter du soleil après une bonne prise. Vous n’allez peut-être pas me croire, mais je suis tombée sur deux véritables fous. C’était des randonneurs, normaux en apparence ; sauf qu’ils avaient apportés des macarons au chocolat pour manger sur la montagne! Pffff. Faire ça alors que je traîne dans le coin! De l’inconscience pure. Du coup, est arrivé ce qui devait arriver. Et je peux vous dire que le macaron au soleil devant les montagnes c’est vraiment le luxe. Dommage, j’ai pas réussi à leur faucher le café pour aller avec.

Enfin, tout ça m’a fait penser à une autre histoire. Une très vieille histoire, d’il y a 1039 ans, c’est vous dire. C’est une lointaine cousine qui me l’a racontée. Sa très très grand mamie, qui habitait à Prapic, était allée papoter avec des copines au col des Tourettes pendant l’été. Et voilà qu’un petit groupe de gens bizarres débarquent. Ils étaient petits avec des cheveux coupés n’importe comment : on aurait dit des œufs poilus sur le côté. Il paraît que ça s’appelle un moine; je sais pas si c’est vrai, mais en tout cas, ça m’a l’air de drôles d’oiseaux.

Le chef des moines, un ancêtre qui s’appelait Maieul et qu’était abbé de Cluny, connaissait vachement bien les environs. Il paraît qu’il était né pas loin, à Valensole, alors c’est normal. Du coup il faisait gaffe et il surveillait les marmottes du coin de l’oeil. Ils étaient recherchés par une bande de pillards du coin, des Sarrazins en goguette dans les parages et qui flairaient la bonne affaire.

– Méfiez-vous des marmottes les jeunes. C’est vicieux ces bêtes là, et ça vous dépouille dès que vous ne faites plus attention. Saint Luc ne dit-il pas: « Partez, je vous envoie comme des agneaux au milieu des marmottes ».

Et oh, l’autre! Vicieux toi-même.

– Au milieu des loups vous voulez dire, père?

– Seul l’imbécile craint les loups quand il est au milieu des marmottes.

Ça, c’est sûr. Mais les autres moines ils étaient visiblement pas du coin, et ils n’ont pas fait attention. Tant pis pour eux. Ils ont dû se dire qu’il déraillait le vieux montagnard, même si bon, il était abbé quand même, et qu’il paraît que c’est vachement en vue d’être abbé de Cluny. C’est normal, Cluny c’est en Bourgogne, et y a plein de bons vins là-bas. Je sais, j’y suis allée (mais c’est un secret).

Du coup, le vieux Maieul il laissait des oublies (c’est l’équivalent médiéval du Petit écolier©) sur les cailloux près des terriers. Tu penses que la très très grand tatie elle bichait (enfin, elle chamoisait). Voilà un randonneur qui sait vivre qu’elle devait penser. Sauf que derrière, un moinillon passait pour tout rafler. Tututut. Monumentale erreur.

Très très grand tatie, qu’était pas du genre à se laisser voler ses oublies sans rien faire, a organisé la vengeance. Même grassouillette, ça court vite une marmotte, et surtout ça siffle fort. Toutes les marmottes de la montagne se sont passé le mot et ont sifflé le plus fort possible. Les pauvres moines n’ont pas compris ce qui se passait, sauf le vieux Maieul.

– Fuyez! Pauvres fous!

Et pour courir, ils ont couru. Mais trop tard. Les Sarrazins avaient entendu les sifflements et eu le temps de comprendre ce qui se passait : et oui, c’est des marmottes qu’ont inventé le téléphone arabe. Ils ont cueilli les moines un peu plus bas, sur la route du Pont d’Orcières. Ça leur a fait une jolie rançon. Alors ça n’a pas plu à tout le monde, et il y a eu tout un tas d’histoires. Y a un certain Guillaume qu’est venu avec des amis en poils de fer pour se battre avec les Sarrazins un peu après, ça a fait tout un foin. Enfin, c’est à cette époque que les marmottes ont découvert les loukoums.

Il y a deux morales à cette histoire: faut pas prendre aux marmottes le bien qu’elles ont légitimement extorqué, et faut toujours avoir des Petits écoliers© sur soi en montagne. Pensez-y.

 

En juillet 972, Maieul, abbé de Cluny, est fait prisonnier par une expédition de  la garnison sarrazine de la Garde-Freinet à Pons Ursuriae alors qu’il revient de Rome. Il est bientôt libéré contre rançon, mais sa capture sert la cause du comte Guillaume de Provence, qui fédère les barons locaux pour chasser définitivement les Sarrazins de Provence l’année suivante.

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Comme vous le savez, j’aime bien les hellébores fétides, parce qu’elles sont rigolotes. Mais à la fonte de neiges, en montagne, on trouve quelques fleurs bien plus élégantes : les gagées de Liotard, les renoncules de montagne, les androsaces de Vitaliano, ou les crocus bigarrés (déjà, elles ont des noms qui ont la classe, hein ?).

Le crocus bigarré est une fleur caractéristique du sud-ouest des Alpes : on en trouve depuis la côte (dans les Alpes-Maritimes) jusqu’en Haute-Provence (Alpes de Haute-Provence et Hautes-Alpes), mais elle est plus rare dans le reste du Dauphiné. Le crocus bigarré pousse jusqu’à 1600m, et se plait surtout dans les alpages. Dès février, là où la neige vient de fondre, sur l’herbe encore noire de l’hiver, il fleurit en larges groupes. Des colonies de crocus, qui donnent à la montagne des reflets violets… On se sent revivre à l’époque des crocus, l’hiver touche à sa fin, on respire l’air frais à pleins poumons et on gambade dans la montagne. Un vieux marmotton un peu fêlé avait coutume de clamer à cette saison : « Le désert et le pays aride se réjouiront ; la solitude s’égaiera, et fleurira comme un crocus. » Bon, c’est vrai qu’il y a de ça, on sort de nos terriers et on court dans les crocus pendant que la montagne sort de l’hiver.

Le crocus bigarré est une petite fleur blanche ou lilas, rayée de violet à l’extérieur. A l’intérieur, les stigmates sont jaune orangé, et cette couleur très vive réjouit l’œil après tout le blanc de l’hiver. La fleur du crocus bigarré est basse, blottie contre le sol, et dépasse rarement les 10 cm de hauteur. Les feuilles se développent au moment de la floraison.

Les marmottes lui donnent plein de noms différents ; fleur des neiges, safran printanier, drap blanc, crocus de Crest, crocus changeant… Moi, j’aime bien « safran printanier », ça me rappelle les petits plats dorés que faisait ma grand-mère marmotte avec ses pistils. Oui, c’est la même famille que le safran, que les colchiques, que tous les autres crocus !

Crocus bigarré – Crocus versicolor – Famille des Iridacées

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