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Archive for the ‘Carnet de voyage’ Category

J’ai beaucoup flâné ces derniers temps. J’avais pas très envie d’aller au bal des marmottes finalement. Je sais que je suis censée devenir une vraie princesse marmotte, officielle avec un badge et tout, après le bal. Sauf que là… bin, non, je voulais pas. C’est trop dur de sauver la montagne et tout le reste à moi toute seule, même si je sais que la montagne compte sur moi. La pauvre. Qu’est-ce qu’elle va devenir sans moi ? On ne la verra même plus.

Du coup, j’ai poussé le sens du sacrifice jusqu’à continuer mon voyage. Je ne sais pas si j’irai au bal un jour, mais je ne peux pas me résoudre à abandonner une montagne dans la détresse. Alors je voyage pour lui laisser un peu d’espoir.  Chaque jour, je me lève de bon matin, malgré mon instinct qui me commande de trouver un bon terrier moelleux, de le remplir d’herbe et de me coucher.

– Pfff. N’importe quoi ! Je suis obligé de te sauter dessus pour te réveiller vers midi et je passe ma journée à cacher les terriers inoccupés pour éviter que tu n’ailles te planquer en douce !

Ce caillou exagère toujours… En tout cas, j’ai vécu des heures tragiques au service de la montagne. J’en pleure encore rien que d’y penser. Car j’ai rencontré le grand amour pendant mon périple. J’étais allé en Italie pour dire buongiorno aux copines. Finalement, j’ai dit ti amo à un grand gris-blond : Marco le marmot. J’ai passé le plus bel été de ma vie. On a gambadé dans l’herbe, on a fait des câlins de museaux, et surtout, on s’est empiffré de myrtilles. Bref, le bonheur.

Sauf que Marco n’est pas une princesse marmotte. Pas même un prince en fait. Mais il pourrait, hein. Parce que Marco, il est pas comme les autres… Enfin bref, il est allé se coucher. Et comme je suis une princesse, moi, j’ai repris le voyage pour défendre la montagne.

– Re pffff. Heureusement que j’étais là oui ! T’y serais restée dans les pattes de Marco et de Morphée !

– Oh, hé, reste correcte le caillou ! Je sais même pas qui c’est ce Morphée. On fait pas des choses à trois avec Marco !

– Morphée, ça veut dire sommeil, idiote.

– … ah… bon, lui peut-être.

Bon bref, j’ai quitté Marco. Ce fut un moment tendre et émouvant… Et comble de malheur, c’est après que s’est nouée la véritable tragédie. Alors que je reprenais ma route sinueuse vers le bal des marmottes, j’ai dû dire adieu… aux myrtilles ! J’ai mangé les dernières sur les pentes au-dessus de Cervières. Elles n’étaient même pas vraiment sucrées. C’est trop triste. Bouhouhou…

Du coup je suis allée au bal des marmottes, de dépit. Au début je savais pas trop où c’était et le caillou arrêtait pas de me dire que j’étais en retard.

– T’as qu’à me dire où c’est, on arrivera plus vite.

– Non marmotte, une vraie princesse sait où a lieu le bal.

Mouais. Dans le genre je joue les oracles mystérieux, il est de plus en plus fort ce caillou. Enfin, faut croire que je suis une vraie princesse, parce que j’ai trouvé la salle de bal. C’est tout simple en fait, c’est écrit dessus : c’est au pays des marmottes, à Dormillouse. Héhé, pas bête la princesse, hein ?

Sauf que je suis arrivée trop tard. Nous sommes début octobre, et toutes les marmottes se sont couchées. Elles ont dansé sans moi, et je reste toute seule devant la salle. C’est trop injuste.

– Arrête de bouder Marmotte. De toutes façons, c’est mieux comme ça.

– Oh, ça va toi. Tu m’as embêtée tout le trajet pour que j’arrive à l’heure, et maintenant c’est pas grave ?

– Non. Car dans ta hâte de venir ici, tu as oublié quelque chose.

– Ah, et quoi ? Monsieur je sais tout.

– D’apprendre à danser.

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– Franchement, c’est vraiment pas juste ton histoire le caillou ! Comment je fais pour sauver la montagne, le monde et les marmottes alors que je suis… ben qu’une marmotte, quoi ? Hein ? C’est facile pour les cailloux, ça ne craint rien : c’est trop dur à manger. Alors que moi, si je dois courir la montagne et que les renards veulent me manger, je me vois pas leur dire qu’ils ont pas intérêt à le faire parce que sinon copain caillou va leur rouler sur les pattes.

– La vie est dure.

– Et c’est tout ce que tu trouves à dire ?

– Oui. Je vais quand même pas me fouler pour répondre intelligemment à tes questions idiotes. Il existe toute sorte de héros, même parmi les animaux les plus modestes… ou les plus paresseux. Tu n’es pas à la hauteur, voilà tout.

– Non. Enfin si, je suis à la hauteur, parce que je suis une princesse. C’est juste que les marmottes peuvent pas sauver le monde.

– Vraiment ? Alors c’est que tu n’es pas à la hauteur de la longue tradition des héroïnes du temps jadis. Mais ça ne m’étonne pas.

– Ah parce que t’en connais toi des « héroïnes marmottes » peut-être ? Première nouvelle !

– Oui. J’en connais.

Des héroïnes marmottes ? Et puis quoi encore ? Des princesses, comme moi, d’accord. Mais des marmottes qui se battent contre des lions ou le minoutor, faut pas pousser. Pourquoi pas des super-marmottes en costume ?

– Tu devrais voyager un peu Marmotte. Je veux dire, y compris hors des Alpes. As-tu déjà entendu parler de Saint-Geniez-d’Olt, par exemple ?

– Non, mais je vois pas le rapport.

– Alors regarde… et écoute.

Beuh… ça tourne, j’ai envie de vomir. Et puis elle est passée où la montagne ? Aaaah ! Mais je suis où ? Pouah ! ça sent pas bon, y’a plein de voitures. Et puis c’est quoi ça ?

– Ça marmotte, c’est la statue d’une des plus grandes héroïnes marmottes de tous les temps.

– Euh, caillou ? Je t’avais pas demandé d’arrêter de lire dans mes pensées ?

– Non.

– J’aurais dû alors.

Je dois reconnaître qu’il marque un point le caillou. Ici, les gens aiment tellement les marmottes qu’ils nous ont fait une statue en reconnaissance. Avec une plaque et tout. Et puis il y a plein de gens autour qui mettent des dessins de marmottes partout, et même des tee-shirt « I love les marmots ». Et tout ça grâce à une marmotte héroïque d’il y a longtemps.

Celle-ci de marmotte était devenue très copine avec deux gamins. Normal, c’était les enfants du meilleur pâtissier du village. Du coup, c’est tout de suite intéressant d’être leur amie. La copine marmotte avait infiltré le foyer grâce à la plus vieille technique de rapine de marmotte qui soit : la technique dite « Oh quelle est mignonne ! » Les humains se font toujours avoir. Ils croient bêtement qu’on leur fait les yeux doux pour avoir un peu de tendresse de leur part, et nous récompensent d’un câlin et d’un gâteau. Le gâteau suffit et merci d’être passé. Quant à la marmotte, elle avait poussé la technique à son plus haut degré de maîtrise et avait ses entrées dans la maison. Elle pouvait ainsi se servir en douce et à volonté. Et ça, c’est ce que j’appelle une héroïne marmotte.

C’était surtout une marmotte qui avait de l’intuition. Les hommes, dès qu’ils ont leur petite maison en briques, ils se croient à l’abri de tout et ne font plus attention à rien. Quand un jour un très gros orage finit par s’avancer vers Saint-Geniez, la marmotte, elle, a pigé tout de suite qu’il ne faisait pas bon rester dans les parages. Elle a renoncé à son petit confort, et pillé le cellier avant de s’enfuir à toutes pattes. C’est sûr qu’il ne faisait pas bon mettre le museau dehors ; mais la marmotte qui laissera perdre une pâtisserie ou des petits écoliers sous la flotte est pas encore née. Elle avait même piqué le goûter des enfants par acquis de conscience.

C’est à cause de ça que ces derniers se sont aperçus qu’elle était partie. Et comme ils venaient enfin de piger les réelles motivations de la marmotte, ils lui ont couru après sous l’orage pour se venger. Ils ont réussi à la rattraper un peu plus loin, vu qu’elle était chargée comme une bourrique, et ils l’ont ramenée à la maison.

Sauf qu’au retour, y’avait plus de maison. Les parents avaient disparu, emportés par la crue de la rivière. Les voisins, encore plus bêtes que les autres, en ont conclu qu’ils avaient été sauvés par la marmotte qui les avait entraînés hors de la maison. Et du coup, la marmotte est devenue l’héroïne de tout le village. Aujourd’hui encore, ses habitants s’appellent les marmots et les marmottes, en reconnaissance. La classe, hein ? Et tout ça pour sauver son butin ! Alors oui, il y a des marmottes héroïques.

– T’avais raison caillou. Ça existe les héroïnes marmottes. C’est pas très conventionnel comme héroïnes, mais c’est bigrement impressionnant.

– Tu devrais en prendre de la graine.

– T’inquiètes caillou. J’ai commencé à y réfléchir, et un jour on me fera ma statue rien qu’à moi.

Cette nuit là, j’ai rêvé que j’étais la marmotte de Saint-Geniez. Les gâteaux du pâtissier étaient vraiment trop bons, et j’avais vraiment la classe en statue. C’est fou ce qu’on peut leur faire faire à ces humains.

Saint-Geniez-d’Olt, dans l’Aveyron, compte 2000 Marmots et a pris la marmotte pour emblème. La preuve ici.

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Transhumances

J’ai repris la route à contre-cœur. J’ai quitté Prapic pour aller vers le Piolit, l’éternel caillou sur mes traces.

– Que crois-tu être Marmotte ?

– Ben, une marmotte, c’te question !

– Vraiment ?

– Ben oui. Une princesse même.

Je commence à le connaître ce caillou. Il laisse un petit temps de silence et fait mine d’être pensif. En fait, il sait exactement ce qu’il va me dire, et je suis même sûre qu’il a préparé ses effets depuis belle lurette. Tout ça pour me laisser mariner en espérant que je me sente coupable. C’est d’un classique… Tu vas voir que juste après il va la jouer humble, du genre je me suis trompé. Il s’attendra à ce que je lui demande pourquoi, et là il va me donner le bâton sans en avoir l’air : je croyais avoir affaire à une vraie princesse, ou un truc comme ça. Mais si tu crois que je vais me laisser faire mon caillou, tu te trompes de marmotte. Héhé, tu vas voir ce que je vais lui envoyer.

– T’es vraiment la pire idiote que j’ai jamais rencontrée. Rentre chez toi, t’as fait assez de dégâts comme ça.

– Pour sûr que tu t’es trom… quoi ?

– Tu ne seras jamais une princesse. Adieu Marmotte.

Euh… c’était pas prévu ça.

– Hmm. Attends… euh… attends un peu caillou. Bien sûr que si je suis une princesse. Je sens les cailloux dans les pissenlits et tout. Caillou ? Caiiiillou ?

Je me suis bien fait avoir encore une fois. Quoi que je fasse, ce caillou a toujours un coup d’avance. Au moment où j’espère lui rendre la monnaie de sa pièce, c’est encore moi qui me retrouve à devoir m’humilier pour lui faire plaisir. Pfff. Je présume que c’est le destin des princesses marmottes que d’avoir de la grandeur d’âme à la place des autres. Maintenant, faut retrouver ce caillou au milieu des autres cailloux…

– Aie ! Qu’est-ce que… ? Bah ! Mais c’est dégoûtant !

Qu’est ce que c’est que ce truc ? On dirait une sorte de monstre préhistorique, mais qui sentirait le mouton mort. Et qu’est-ce que je fais dedans d’abord ? Y’a même pas de sortie, comme si j’étais… prisonnière ?

– Euh… caillou ? C’est… c’est toi qui as fait ça ?

– Non. C’est toi.

– Aaaaaaah !

C’est plus un caillou, c’est la montagne toute entière qui hurle cette fois. Là, j’ai vraiment dû l’énerver. La voix est terrifiante ; elle résonne partout, et je crois que j’ai fait un petit pipi…

– Je… euh… pardon ?

– Qu’est-ce qui fait de toi une princesse ?

– La grâce de la montagne et…

– MARMOTTE !

– Aaaaaaaaaah! Pitié !

Les rochers tremblent et la carcasse se resserre sur moi. Je veux pas mourir dans un mouton !

– Je sais pas… le voyage ?

– Les moutons aussi voyagent. Eux aussi parcourent la montagne pendant l’été.

– Euh… oui. Mais eux ils sont bêtes. Non ?

– Non.

– Ah. C’est parce qu’ils sentent pas les pissenlits dans les cailloux alors ?

– Ils sont aveugles Marmotte ! Aveugles et paresseux. Ils parcourent la montagne mais ne la connaissent pas. Ils la regardent sans la voir.  On les parque pour les nourrir d’herbe grasse comme des salades. Que savent les moutons des terribles orages qui transforment la montagne, des avalanches, de la solitude des glaciers et du frisson d’un tas de pierres qui meurt ?

– Rien ?

– Et toi, Marmotte ?

– Rien. Sniff.

– Ne t’arrêtes plus Marmotte. Tu dois aussi voir ce qui fait souffrir la montagne si tu veux la connaître. Il n’y a que les moutons pour croire que le temps des plaisirs et des jeux peut durer toujours et suivre aveuglément ceux qui le leur promettent. Tu ne dois pas être de ceux-là Marmotte. Cette carcasse autour de toi, c’est le danger qui te guette : une princesse enfermée dans l’étroitesse d’un mouton.

Quand j’ai osé rouvrir les yeux, quelques minutes plus tard, la carcasse avait disparu. J’étais seule à nouveau, au moins en apparence. Un peu plus loin, un troupeau de moutons paissait dans le réduit d’un enclos. J’en ai eu des frissons dans le dos. C’est la montagne qui a raison. Je veux pas être un mouton.

– T’es encore là caillou ?

– Oui, derrière toi, comme d’habitude.

– Je me demandais…

– Quoi ?

– Et les chèvres ? C’est grave si je suis une princesse enfermée dans une chèvre ?

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– Dis-donc Marmotte, comment ça se fait que t’es une princesse ?

– Euh… tu… enfin… je suis une princesse, c’est tout. C’est quoi que tu comprends pas ?

Alors là, franchement, me poser des questions pareilles sur la digestion, c’est peut-être pousser un peu loin la clémence princière. J’ai quand même le droit de faire bronzette en paix, non ?

– Ben, pourquoi toi t’es une princesse et pas moi ?

Et voilà, il fallait s’y attendre. C’est dur d’être une princesse. Les gens sont toujours un peu jaloux. On illumine leur vie morne de notre présence, nous autres princesses, et c’est comme ça qu’ils nous remercient. Tsss. Ce que c’est que l’envie, hein? Dans deux minutes elle me demande pourquoi c’est moi qui mange les Petits Écoliers© et elle la pomme pourrie.

– Ça ne s’explique pas une princesse. Certaines d’entre nous le sont, et c’est tout. Tu devrais déjà être contente d’avoir pu me rencontrer. Si ça se trouve, je suis la seule qui existe.

– D’accord. Mais moi aussi j’aimerais bien être une princesse. Comment on devient une princesse ?

– Ahahah ! On ne devient pas princesse. On naît princesse. Et crois moi, c’est un fardeau que d’être bénie de la montagne.

– Ah. Je croyais que c’était une histoire de petit caillou sous un matelas de pissenlits, ou un truc comme ça.

Wouahou! Je savais qu’elles étaient un peu reculées les cousines champsaurines, mais là, j’avoue, ça m’a pris par surprise. Il doit s’en raconter des bêtises dans les terriers les longues journées d’hiver. Le pire c’est qu’elle a l’air d’y croire. Bon. Comment lui expliquer sans la froisser…

– Ahahah ! Ce que tu es sotte Mariette.

– Je m’appelle pas Mariette ! Moi c’est Nadine.

– Oh, Mariette, Nadine, peu importe non ? Enfin, je présume qu’on ne peut pas t’en vouloir, hein ?

C’était peut-être pas la bonne réponse, à la réflexion. Je me demande même si c’était la bonne manière d’aborder les choses. Elle a l’air un peu vexée là. Va falloir la jouer un peu plus fine. Règle de survie n°1 : les idées, mêmes idiotes, d’une marmotte qui fait quatre fois votre taille méritent considération. Approbation même parfois.

– Arrête de bouder, je te taquine, hein ? Faut pas te vexer. C’est un truc de princesse pour… euh… enfin, c’est un truc de princesse. Tu ne pouvais pas savoir. Bon, c’est quoi cette histoire de caillou ?

– Ma maman m’a toujours dit qu’une vraie princesse marmotte est si délicate qu’elle peut sentir un tout petit caillou sous un énorme lit de pissenlits. Et c’est même à ça qu’on les reconnaît.

– Mouais. C’est une jolie histoire, mais ça n’a pas grand chose à voir avec la réalité. Je suis une princesse marmotte parce que j’ai été touchée par la grâce de la montagne et que je suis…

– La pire menteuse que la montagne ait jamais connu ! C’est vraiment n’importe quoi. T’as qu’à lui dire que t’as du sang bleu pendant que tu y es.

– Euh… Marmotte ?

– Hmmm ?

– On aurait dit un caillou qui parle…

– Euh, oui.

– C’est la première fois que je vois un caillou qui parle.

Eh ben t’as bien de la chance. Ça faisait longtemps. Après quelques mois tranquilles, j’avais arrêté de me méfier.

– Tu sais quoi Nadine ? En fait, c’est ta maman qui a raison. Même au milieu du plus confortable des coins couverts de Petits Écoliers© et de pissenlits, je suis toujours capable de sentir le petit caillou qui s’y cache. Même si le fait qu’il ait toujours un commentaire désagréable à la bouche aide sans doute beaucoup.

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J’ai beau dompter mes instincts primaires, certains reviennent au galop. Le printemps est précoce cette année, et ça fait un mois et demi que je me goinfre de bonnes herbes bien grasses, de pissenlits et d’autres petites fleurs. Ben oui, le printemps, c’est quand même le moment de se jeter sur tout ce qui est bon en faisant « Graaaou! ». Je suis même tombée sur un parterre de clafoutis aux cerises qui poussaient au pied d’un sac de touriste ! Alors vous pensez bien que j’avais pas grand chose à raconter la bouche pleine.

Mais j’avais les oreilles grandes ouvertes. Parce que le printemps, c’est le moment où toutes les marmottes sortent de chez elles pour s’empiffrer. Et comme ça fait des mois qu’elles dorment dans leurs terriers, elles ont très très envie de parler avec les copines. Du coup, elles arrêtent pas de jacasser.

Bien sûr, il ne se passe pas grand chose pendant l’hiver, et on a rien à se raconter depuis l’automne, en fait. Mais pour moi, c’est tout bénef. Parce que les marmottes sont prêtes à inventer n’importe quoi juste pour le plaisir de parler. C’est pile le bon moment pour leur faire raconter leurs vieilles histoires. Et y a une copine qui m’a racontée une super histoire. Une histoire d’eau.

C’est une histoire qui se passe à Chaillol, il y a super longtemps. C’est une histoire qui fait peur, avec une sorcière et tout. Enfin, en vrai, y a bien une sorcière, mais elle meurt tout de suite, alors ça compte pas vraiment. Parce que les gens à l’époque, quand ils trouvaient une sorcière, zou, ils la faisaient brûler. Ça devait être une sorte de jeu. Et c’est pour ça qu’il y avait plus beaucoup de forêts par ici. Forcément, s’ils faisaient des bûchers pour toutes les goitreuses du coin…

Celle-là de sorcière, elle avait un petit chien noir : Roussou. Comme il aimait bien sa maîtresse, il est venu lui faire des léchouilles sur les bûches, ce qui n’était pas très malin de sa part vu qu’on s’apprêtait à y mettre le feu. La sorcière, elle, était une maline et elle a joué un tour de marmotte aux villageois : elle a chuchoté des trucs à l’oreille du chien ! Des bêtises, juste des sons pris au hasard. Et alors, direz-vous ? Il y a des gens qui chuchotent à l’oreille des chevaux tous les jours, et on en fait pas tout une histoire. Tsss. Vous n’avez rien compris à ce qu’est une histoire. C’est puissant une histoire. Et des histoires, vous en faites tout le temps, sans même vous en rendre compte.

Le chien est parti, la sorcière à brûlé. Et c’est là que les villageois ont commencé à se faire des histoires. Qu’est-ce qu’elle a bien pu raconter à ce chien ? Qu’est-ce qu’il est devenu d’ailleurs ce chien ? Vous pensez quand même pas qu’elle lui a demandé de la venger ? Ouh la la ! Mais qu’est-ce qu’elle va nous faire ? Etc.

En vrai, le chien s’est caché dans la montagne pour pleurer sa maîtresse. Il serait mort sans histoire s’il n’avait pas rencontré une marmotte étrange… En fait, je crois que c’était Grand’Ma. Enfin, celle de l’époque. Comme elle est un peu sorcière aussi, elle devait avoir envie de donner une leçon aux villageois. Elle est pas toujours très sympa, mais elle est toujours aux bons endroits,  Grand’Ma. Elle a emmené Roussou avec elle et l’a caché quelques jours. Pendant ce temps, elle a embauché les marmottes des alentours pour creuser sous les alpages, au nez et au poil des bergers du village.

Au bout de quelques jours, elle a laissé ressortir Roussou et lui a dit d’aller creuser un trou à un endroit précis. Roussou n’était pas très malin, mais il avait l’habitude d’obéir aux sorcières ; il a creusé, juste devant les bergers. Et vraoum ! Un énorme torrent est sorti du trou. Il a déferlé sur les pentes et a commencé à descendre sur le village en emportant tout. Résultat, plus de village. Et z’avez le bonjour de la sorcière.

C’était les marmottes qui avaient fait un canal souterrain et dévié les eaux d’un torrent. Elles s’en souviennent encore. Elles avaient dû arrêter de se goinfrer pour ça. Mais comme personne n’avait rien vu, les villageois ont cru que c’était le chien. Et donc la sorcière. Ils en ont fait une histoire, et à partir de là, ils ont arrêté de brûler les sorcières. Vous voyez. Je vous avais bien dit que c’était puissant une histoire. Apprendre à faire des histoires, c’est un peu devenir une sorcière. C’est pour ça que je travaille dur. Comme ça je pourrai me venger. Ha ha ha ! Par contre, faudra que je trouve de quoi me venger, parce que faut que ce soit terrible pour être crédible, et là, j’ai pas trop d’idées.

De toutes façons, j’ai mieux à faire pour le moment : je mange. D’ailleurs, je vous ai pas dit, mais ma copine, c’est une prapicoise que j’ai rencontrée pendant mon stage. Une marmotte de Prapic, quoi. Parce qu’en fait, j’ai décidé de faire un stage de « survie en milieu touristique ». Et là, franchement, c’est à Prapic qu’on trouve les cadors de la profession. Je croyais être trop forte, mais j’ai encore des progrès à faire. Là-bas, elles ont des techniques purement géniales pour dépouiller les touristes. Ma copine c’est la meilleure pour ça ; elle pratique la technique de l’ours. C’est tout bête, il suffit de se faire passer pour un ours. Et on ne refuse pas son quatre heure à un ours.

C’est super efficace. Elle fonce sur les touristes en faisant du bruit, et quand elle arrive au milieu d’eux, elle se dresse sur ses pattes en faisant « Groaouaour ! ». Faut voir leurs têtes, aux touristes ! Je l’ai vue faire, la copine. Eh ben c’est super impressionnant. Et ça marche !

Je crois que je vais me plaire ici.

L’histoire de la la sorcière Sufrène et de son chien Roussou se retrouve dans l’excellent ouvrage de Charles Joinsten, Êtres fantastiques du Dauphiné. Patrimoine narratif des Hautes-Alpes, Grenoble, 2006, p. 206-207.

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Saute mouton

Quand on rend visite aux copines, l’avantage c’est qu’on repart toujours avec plein d’histoires dans son sac. C’est partout pareil : on va de terrier en terrier pour se faire offrir le quatre heure en échange des derniers potins. C’est bien agréable, surtout quand il fait froid. Sauf que moi, je collecte aussi des potins d’il y a très très longtemps.

Il paraît que les potins c’est pas très joli et que c’est vraiment pour les commères. Comme si les marmottes étaient des commères… L’avantage des vieux potins, c’est que plus personne ne se souvient que c’est un potin. C’est devenu une « histoire » ; et les histoires ça a de la noblesse. On peut même faire croire qu’on la garde en mémoire pour en tirer une morale ou montrer ce qu’il faut faire ou pas aux plus jeunes. Cette transformation du potin en histoire, ça porte un nom : ça s’appelle l’hypocrisie. Parce qu’on a beau dire, un potin reste un potin : c’est croustillant même si c’est vieux, et on les raconte juste parce qu’on est des curieuses et des moqueuses. Vous croyez encore que les marmottes ne sifflent que pour prévenir du danger ?

Alors que je prenais le café avec Cochonne, grâce à un jeune étourdi qui avait laissé traîner son thermos trente secondes de trop, j’ai sorti une de mes plus vielles histoires. Histoire hein, pas potin. On regardait le paysage et les premiers bourgeons, et Cochonne me disait que c’était vraiment calme et beau la montagne. C’est banal, mais bon, c’est Cochonne, faut pas trop lui en demander. En même temps, les randonneurs sont pas souvent plus malins. Une fois qu’ils ont dit que c’était beau, calme et silencieux pas comme chez eux, ils plient bagages et s’en vont.

– Ben ma Cochonne, on dirait pas que t’es de la montagne.

– Pourquoi ?

– C’est tout sauf calme la montagne. Il y a plein de bruits et de bagarres. Et si tu crois encore que les bergers sont des gentils poètes ou des princes cachés qui jouent de la flûte, c’est que t’en a pas vus beaucoup.

Et ça date pas d’hier mes amis. Il y a longtemps, plus de 700 ans déjà, aux Recours au dessus d’Agnielles, valait mieux pas se trouver sur leur passage. Il y avait tout plein de marmottes à l’époque qui gambadaient autour des troupeaux de moines. Enfin, je veux dire qu’il y avait des moines, des chartreux, qui gardaient leur troupeau de moutons et de vaches. Sauf que pour une marmotte, tout ce qui peut être dépouillé est un troupeau, à la différence qu’on est trop flemmardes pour élever des moines. D’ailleurs, il n’y a pas trop de marmottes autour des moines d’habitude ; ça fait pas de bons troupeaux les moines, parce qu’ils sont pas du genre à partager leurs oublies. Mais c’est toujours bien d’avoir des moutons dans les parages pour aménager le terrier : quelques touffes et vous avez votre lit douillet pour l’hiver.

En tout cas, les copines ancêtres étaient tranquillement en train de filer un mouton isolé pour lui ronger la laine sur le dos, quand un groupe de bergers a débarqué en hurlant. Parce que les marmottes n’étaient pas les seuls à convoiter le troupeau des moines ; les gens d’Agnielles étaient presque tous venus pour prendre leur part du gâteau. Et vu comment ils étaient énervés, ils devaient avoir beaucoup de lits à préparer pour l’hiver.

D’ordinaire, les marmottes sifflent pour avertir ; mais quand vous faites une opération commando sur un mouton, c’est pas pour vous faire repérer bêtement au premier berger assoiffé de sang qui passe. Les copines ont fait profil bas, et les moines ont donc été d’autant plus surpris, que les bergers étaient armés de pierres et de bâtons. Leur chef, Jean André (c’est un peu tarte comme nom), leur a juste dit de s’en aller (un peu moins poliment en vrai) et qu’ils repartaient avec leur dû.

Ah ah! C’était sans compter l’esprit de sacrifice du chartreux. Parce que le moine ça a l’air aimable et inoffensif, mais si on touche à ses brebis, il devient méchant. Alors ses moutons et ses vaches, pensez s’ils ont sorti les griffes les chartreux ! Bataille rangée dans la montagne, des blessés et du sang de moine partout ; le petit jeune de la bande, un moinillon excité qu’on appelait Guiraud, a même pris une pierre en pleine tête.

Les gens d’Agnielles ont gagné – évidemment avec des pierres c’est tricher – et ont emporté des agneaux et des moutons. Il y en avait un, peut-être l’idiot du terrier, qu’était tellement excité avec son bâton, qu’il s’est mis à taper sur les moutons au lieu des moines. Bilan : quelques morts et des estropiés. Ses copains ont fini par le calmer à coups de tarton. D’autres, plus malins, en ont profité pour faire les poches d’un moine à terre et lui piquer sa robe devant les femmes du groupe. Et puis ils sont repartis en rigolant.

Et les marmottes dans tout ça ? Ben, ce coup-ci, elles se sont bien fait avoir. Parce qu’en fait de moutons, il ne restait plus que des vaches. Et franchement, j’irais pas taquiner une vache pour lui piquer ses poils. C’est pas agréable comme poil, et la vache c’est comme le chartreux, c’est dangereux quand ça s’excite.

La morale de cette histoire – et oui, si vous avez bien suivi il faut une morale, sinon c’est un potin – c’est que… euh… faut pas donner de bâtons aux idiots.

Le 10 juin 1301, les hommes et femmes du village d’Agnielles débarquent aux Recours pour molester les moines de la chartreuse de Durbon, excités en sous-main par le seigneur de Montmaur, Raynaud de Montauban. Armés de pierres et de bâtons, ils blessent plusieurs moines et bergers de la chartreuse, tuent quelques brebis, et repartent avec d’autres. L’affaire finira devant le bailli de Sisteron pour être jugée, mais elle n’est qu’un épisode de la très très longue querelle (multi-séculaire) qui oppose les chartreux et les villages autour à propos des droits de pacage dans la montagne.

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Comme l’hiver n’est pas trop rigoureux cette année, je me suis installée dans un petit coin tranquille pour profiter du soleil après une bonne prise. Vous n’allez peut-être pas me croire, mais je suis tombée sur deux véritables fous. C’était des randonneurs, normaux en apparence ; sauf qu’ils avaient apportés des macarons au chocolat pour manger sur la montagne! Pffff. Faire ça alors que je traîne dans le coin! De l’inconscience pure. Du coup, est arrivé ce qui devait arriver. Et je peux vous dire que le macaron au soleil devant les montagnes c’est vraiment le luxe. Dommage, j’ai pas réussi à leur faucher le café pour aller avec.

Enfin, tout ça m’a fait penser à une autre histoire. Une très vieille histoire, d’il y a 1039 ans, c’est vous dire. C’est une lointaine cousine qui me l’a racontée. Sa très très grand mamie, qui habitait à Prapic, était allée papoter avec des copines au col des Tourettes pendant l’été. Et voilà qu’un petit groupe de gens bizarres débarquent. Ils étaient petits avec des cheveux coupés n’importe comment : on aurait dit des œufs poilus sur le côté. Il paraît que ça s’appelle un moine; je sais pas si c’est vrai, mais en tout cas, ça m’a l’air de drôles d’oiseaux.

Le chef des moines, un ancêtre qui s’appelait Maieul et qu’était abbé de Cluny, connaissait vachement bien les environs. Il paraît qu’il était né pas loin, à Valensole, alors c’est normal. Du coup il faisait gaffe et il surveillait les marmottes du coin de l’oeil. Ils étaient recherchés par une bande de pillards du coin, des Sarrazins en goguette dans les parages et qui flairaient la bonne affaire.

– Méfiez-vous des marmottes les jeunes. C’est vicieux ces bêtes là, et ça vous dépouille dès que vous ne faites plus attention. Saint Luc ne dit-il pas: « Partez, je vous envoie comme des agneaux au milieu des marmottes ».

Et oh, l’autre! Vicieux toi-même.

– Au milieu des loups vous voulez dire, père?

– Seul l’imbécile craint les loups quand il est au milieu des marmottes.

Ça, c’est sûr. Mais les autres moines ils étaient visiblement pas du coin, et ils n’ont pas fait attention. Tant pis pour eux. Ils ont dû se dire qu’il déraillait le vieux montagnard, même si bon, il était abbé quand même, et qu’il paraît que c’est vachement en vue d’être abbé de Cluny. C’est normal, Cluny c’est en Bourgogne, et y a plein de bons vins là-bas. Je sais, j’y suis allée (mais c’est un secret).

Du coup, le vieux Maieul il laissait des oublies (c’est l’équivalent médiéval du Petit écolier©) sur les cailloux près des terriers. Tu penses que la très très grand tatie elle bichait (enfin, elle chamoisait). Voilà un randonneur qui sait vivre qu’elle devait penser. Sauf que derrière, un moinillon passait pour tout rafler. Tututut. Monumentale erreur.

Très très grand tatie, qu’était pas du genre à se laisser voler ses oublies sans rien faire, a organisé la vengeance. Même grassouillette, ça court vite une marmotte, et surtout ça siffle fort. Toutes les marmottes de la montagne se sont passé le mot et ont sifflé le plus fort possible. Les pauvres moines n’ont pas compris ce qui se passait, sauf le vieux Maieul.

– Fuyez! Pauvres fous!

Et pour courir, ils ont couru. Mais trop tard. Les Sarrazins avaient entendu les sifflements et eu le temps de comprendre ce qui se passait : et oui, c’est des marmottes qu’ont inventé le téléphone arabe. Ils ont cueilli les moines un peu plus bas, sur la route du Pont d’Orcières. Ça leur a fait une jolie rançon. Alors ça n’a pas plu à tout le monde, et il y a eu tout un tas d’histoires. Y a un certain Guillaume qu’est venu avec des amis en poils de fer pour se battre avec les Sarrazins un peu après, ça a fait tout un foin. Enfin, c’est à cette époque que les marmottes ont découvert les loukoums.

Il y a deux morales à cette histoire: faut pas prendre aux marmottes le bien qu’elles ont légitimement extorqué, et faut toujours avoir des Petits écoliers© sur soi en montagne. Pensez-y.

 

En juillet 972, Maieul, abbé de Cluny, est fait prisonnier par une expédition de  la garnison sarrazine de la Garde-Freinet à Pons Ursuriae alors qu’il revient de Rome. Il est bientôt libéré contre rançon, mais sa capture sert la cause du comte Guillaume de Provence, qui fédère les barons locaux pour chasser définitivement les Sarrazins de Provence l’année suivante.

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