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Saute mouton

Quand on rend visite aux copines, l’avantage c’est qu’on repart toujours avec plein d’histoires dans son sac. C’est partout pareil : on va de terrier en terrier pour se faire offrir le quatre heure en échange des derniers potins. C’est bien agréable, surtout quand il fait froid. Sauf que moi, je collecte aussi des potins d’il y a très très longtemps.

Il paraît que les potins c’est pas très joli et que c’est vraiment pour les commères. Comme si les marmottes étaient des commères… L’avantage des vieux potins, c’est que plus personne ne se souvient que c’est un potin. C’est devenu une « histoire » ; et les histoires ça a de la noblesse. On peut même faire croire qu’on la garde en mémoire pour en tirer une morale ou montrer ce qu’il faut faire ou pas aux plus jeunes. Cette transformation du potin en histoire, ça porte un nom : ça s’appelle l’hypocrisie. Parce qu’on a beau dire, un potin reste un potin : c’est croustillant même si c’est vieux, et on les raconte juste parce qu’on est des curieuses et des moqueuses. Vous croyez encore que les marmottes ne sifflent que pour prévenir du danger ?

Alors que je prenais le café avec Cochonne, grâce à un jeune étourdi qui avait laissé traîner son thermos trente secondes de trop, j’ai sorti une de mes plus vielles histoires. Histoire hein, pas potin. On regardait le paysage et les premiers bourgeons, et Cochonne me disait que c’était vraiment calme et beau la montagne. C’est banal, mais bon, c’est Cochonne, faut pas trop lui en demander. En même temps, les randonneurs sont pas souvent plus malins. Une fois qu’ils ont dit que c’était beau, calme et silencieux pas comme chez eux, ils plient bagages et s’en vont.

– Ben ma Cochonne, on dirait pas que t’es de la montagne.

– Pourquoi ?

– C’est tout sauf calme la montagne. Il y a plein de bruits et de bagarres. Et si tu crois encore que les bergers sont des gentils poètes ou des princes cachés qui jouent de la flûte, c’est que t’en a pas vus beaucoup.

Et ça date pas d’hier mes amis. Il y a longtemps, plus de 700 ans déjà, aux Recours au dessus d’Agnielles, valait mieux pas se trouver sur leur passage. Il y avait tout plein de marmottes à l’époque qui gambadaient autour des troupeaux de moines. Enfin, je veux dire qu’il y avait des moines, des chartreux, qui gardaient leur troupeau de moutons et de vaches. Sauf que pour une marmotte, tout ce qui peut être dépouillé est un troupeau, à la différence qu’on est trop flemmardes pour élever des moines. D’ailleurs, il n’y a pas trop de marmottes autour des moines d’habitude ; ça fait pas de bons troupeaux les moines, parce qu’ils sont pas du genre à partager leurs oublies. Mais c’est toujours bien d’avoir des moutons dans les parages pour aménager le terrier : quelques touffes et vous avez votre lit douillet pour l’hiver.

En tout cas, les copines ancêtres étaient tranquillement en train de filer un mouton isolé pour lui ronger la laine sur le dos, quand un groupe de bergers a débarqué en hurlant. Parce que les marmottes n’étaient pas les seuls à convoiter le troupeau des moines ; les gens d’Agnielles étaient presque tous venus pour prendre leur part du gâteau. Et vu comment ils étaient énervés, ils devaient avoir beaucoup de lits à préparer pour l’hiver.

D’ordinaire, les marmottes sifflent pour avertir ; mais quand vous faites une opération commando sur un mouton, c’est pas pour vous faire repérer bêtement au premier berger assoiffé de sang qui passe. Les copines ont fait profil bas, et les moines ont donc été d’autant plus surpris, que les bergers étaient armés de pierres et de bâtons. Leur chef, Jean André (c’est un peu tarte comme nom), leur a juste dit de s’en aller (un peu moins poliment en vrai) et qu’ils repartaient avec leur dû.

Ah ah! C’était sans compter l’esprit de sacrifice du chartreux. Parce que le moine ça a l’air aimable et inoffensif, mais si on touche à ses brebis, il devient méchant. Alors ses moutons et ses vaches, pensez s’ils ont sorti les griffes les chartreux ! Bataille rangée dans la montagne, des blessés et du sang de moine partout ; le petit jeune de la bande, un moinillon excité qu’on appelait Guiraud, a même pris une pierre en pleine tête.

Les gens d’Agnielles ont gagné – évidemment avec des pierres c’est tricher – et ont emporté des agneaux et des moutons. Il y en avait un, peut-être l’idiot du terrier, qu’était tellement excité avec son bâton, qu’il s’est mis à taper sur les moutons au lieu des moines. Bilan : quelques morts et des estropiés. Ses copains ont fini par le calmer à coups de tarton. D’autres, plus malins, en ont profité pour faire les poches d’un moine à terre et lui piquer sa robe devant les femmes du groupe. Et puis ils sont repartis en rigolant.

Et les marmottes dans tout ça ? Ben, ce coup-ci, elles se sont bien fait avoir. Parce qu’en fait de moutons, il ne restait plus que des vaches. Et franchement, j’irais pas taquiner une vache pour lui piquer ses poils. C’est pas agréable comme poil, et la vache c’est comme le chartreux, c’est dangereux quand ça s’excite.

La morale de cette histoire – et oui, si vous avez bien suivi il faut une morale, sinon c’est un potin – c’est que… euh… faut pas donner de bâtons aux idiots.

Le 10 juin 1301, les hommes et femmes du village d’Agnielles débarquent aux Recours pour molester les moines de la chartreuse de Durbon, excités en sous-main par le seigneur de Montmaur, Raynaud de Montauban. Armés de pierres et de bâtons, ils blessent plusieurs moines et bergers de la chartreuse, tuent quelques brebis, et repartent avec d’autres. L’affaire finira devant le bailli de Sisteron pour être jugée, mais elle n’est qu’un épisode de la très très longue querelle (multi-séculaire) qui oppose les chartreux et les villages autour à propos des droits de pacage dans la montagne.

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