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Posts Tagged ‘Sorcière’

J’ai beau dompter mes instincts primaires, certains reviennent au galop. Le printemps est précoce cette année, et ça fait un mois et demi que je me goinfre de bonnes herbes bien grasses, de pissenlits et d’autres petites fleurs. Ben oui, le printemps, c’est quand même le moment de se jeter sur tout ce qui est bon en faisant « Graaaou! ». Je suis même tombée sur un parterre de clafoutis aux cerises qui poussaient au pied d’un sac de touriste ! Alors vous pensez bien que j’avais pas grand chose à raconter la bouche pleine.

Mais j’avais les oreilles grandes ouvertes. Parce que le printemps, c’est le moment où toutes les marmottes sortent de chez elles pour s’empiffrer. Et comme ça fait des mois qu’elles dorment dans leurs terriers, elles ont très très envie de parler avec les copines. Du coup, elles arrêtent pas de jacasser.

Bien sûr, il ne se passe pas grand chose pendant l’hiver, et on a rien à se raconter depuis l’automne, en fait. Mais pour moi, c’est tout bénef. Parce que les marmottes sont prêtes à inventer n’importe quoi juste pour le plaisir de parler. C’est pile le bon moment pour leur faire raconter leurs vieilles histoires. Et y a une copine qui m’a racontée une super histoire. Une histoire d’eau.

C’est une histoire qui se passe à Chaillol, il y a super longtemps. C’est une histoire qui fait peur, avec une sorcière et tout. Enfin, en vrai, y a bien une sorcière, mais elle meurt tout de suite, alors ça compte pas vraiment. Parce que les gens à l’époque, quand ils trouvaient une sorcière, zou, ils la faisaient brûler. Ça devait être une sorte de jeu. Et c’est pour ça qu’il y avait plus beaucoup de forêts par ici. Forcément, s’ils faisaient des bûchers pour toutes les goitreuses du coin…

Celle-là de sorcière, elle avait un petit chien noir : Roussou. Comme il aimait bien sa maîtresse, il est venu lui faire des léchouilles sur les bûches, ce qui n’était pas très malin de sa part vu qu’on s’apprêtait à y mettre le feu. La sorcière, elle, était une maline et elle a joué un tour de marmotte aux villageois : elle a chuchoté des trucs à l’oreille du chien ! Des bêtises, juste des sons pris au hasard. Et alors, direz-vous ? Il y a des gens qui chuchotent à l’oreille des chevaux tous les jours, et on en fait pas tout une histoire. Tsss. Vous n’avez rien compris à ce qu’est une histoire. C’est puissant une histoire. Et des histoires, vous en faites tout le temps, sans même vous en rendre compte.

Le chien est parti, la sorcière à brûlé. Et c’est là que les villageois ont commencé à se faire des histoires. Qu’est-ce qu’elle a bien pu raconter à ce chien ? Qu’est-ce qu’il est devenu d’ailleurs ce chien ? Vous pensez quand même pas qu’elle lui a demandé de la venger ? Ouh la la ! Mais qu’est-ce qu’elle va nous faire ? Etc.

En vrai, le chien s’est caché dans la montagne pour pleurer sa maîtresse. Il serait mort sans histoire s’il n’avait pas rencontré une marmotte étrange… En fait, je crois que c’était Grand’Ma. Enfin, celle de l’époque. Comme elle est un peu sorcière aussi, elle devait avoir envie de donner une leçon aux villageois. Elle est pas toujours très sympa, mais elle est toujours aux bons endroits,  Grand’Ma. Elle a emmené Roussou avec elle et l’a caché quelques jours. Pendant ce temps, elle a embauché les marmottes des alentours pour creuser sous les alpages, au nez et au poil des bergers du village.

Au bout de quelques jours, elle a laissé ressortir Roussou et lui a dit d’aller creuser un trou à un endroit précis. Roussou n’était pas très malin, mais il avait l’habitude d’obéir aux sorcières ; il a creusé, juste devant les bergers. Et vraoum ! Un énorme torrent est sorti du trou. Il a déferlé sur les pentes et a commencé à descendre sur le village en emportant tout. Résultat, plus de village. Et z’avez le bonjour de la sorcière.

C’était les marmottes qui avaient fait un canal souterrain et dévié les eaux d’un torrent. Elles s’en souviennent encore. Elles avaient dû arrêter de se goinfrer pour ça. Mais comme personne n’avait rien vu, les villageois ont cru que c’était le chien. Et donc la sorcière. Ils en ont fait une histoire, et à partir de là, ils ont arrêté de brûler les sorcières. Vous voyez. Je vous avais bien dit que c’était puissant une histoire. Apprendre à faire des histoires, c’est un peu devenir une sorcière. C’est pour ça que je travaille dur. Comme ça je pourrai me venger. Ha ha ha ! Par contre, faudra que je trouve de quoi me venger, parce que faut que ce soit terrible pour être crédible, et là, j’ai pas trop d’idées.

De toutes façons, j’ai mieux à faire pour le moment : je mange. D’ailleurs, je vous ai pas dit, mais ma copine, c’est une prapicoise que j’ai rencontrée pendant mon stage. Une marmotte de Prapic, quoi. Parce qu’en fait, j’ai décidé de faire un stage de « survie en milieu touristique ». Et là, franchement, c’est à Prapic qu’on trouve les cadors de la profession. Je croyais être trop forte, mais j’ai encore des progrès à faire. Là-bas, elles ont des techniques purement géniales pour dépouiller les touristes. Ma copine c’est la meilleure pour ça ; elle pratique la technique de l’ours. C’est tout bête, il suffit de se faire passer pour un ours. Et on ne refuse pas son quatre heure à un ours.

C’est super efficace. Elle fonce sur les touristes en faisant du bruit, et quand elle arrive au milieu d’eux, elle se dresse sur ses pattes en faisant « Groaouaour ! ». Faut voir leurs têtes, aux touristes ! Je l’ai vue faire, la copine. Eh ben c’est super impressionnant. Et ça marche !

Je crois que je vais me plaire ici.

L’histoire de la la sorcière Sufrène et de son chien Roussou se retrouve dans l’excellent ouvrage de Charles Joinsten, Êtres fantastiques du Dauphiné. Patrimoine narratif des Hautes-Alpes, Grenoble, 2006, p. 206-207.

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